¡ Tempête à Gran Canaria !

Blessé pendant ma préparation, je suis arrivé à la TransGranCanaria avec bien plus de questions que de certitudes. Au fil des 126 kilomètres, j'ai pourtant remonté près de 50 places en misant sur une stratégie simple : accepter les imprévus et faire au mieux avec les moyens du jour. Un récit sur le trail, mais surtout sur la gestion de l'effort et l'adaptation.

Robin Fournier

3/13/2026

photo of white staircase
photo of white staircase

Comme l’année dernière, j’avais envie de reprendre le chemin de la compétition assez tôt dans la saison. Cette année, je me suis à nouveau donné rendez-vous aux îles Canaries. Sur le papier, le plan était simple : augmenter progressivement la charge d’entraînement après les fêtes de fin d’année, construire une bonne base jusqu’au début mars et arriver prêt pour ce premier gros objectif.

Mais la réalité a été un peu différente. Entre certaines contraintes professionnelles et une blessure au tibial intérieur, j’ai dû adapter mon entraînement presque tous les jours. Souvent à la baisse. Parfois au strict minimum. Malgré tout, me voilà sur l’île de Gran Canaria, avec l’envie de faire de mon mieux. Et comme souvent dans mes courses, entouré d’une belle bande d’amis venus donner un coup de main.

Il est 23h40 sur la Playa de las Canteras. Il fait froid. Assez froid pour moi qui m’attendais plutôt à la chaleur. Je porte deux couches sur le haut. Je patiente dans le sas de départ. À côté de moi se tient un certain Jon Albon. Le speaker commence à annoncer les favoris. La musique traditionnelle de l’île résonne et les locaux s’enflamment. L’ambiance est belle. De mon côté, je reste stoïque. Je me concentre simplement sur ma respiration nasale.

Le départ est donné à 23h59. On commence par environ 2 kilomètres sur la plage. Un vrai bonheur : chaussures déjà pleines de sable et d’humidité. Très vite, beaucoup de coureurs me dépassent. Je reste volontairement prudent. Avec le peu d’entraînement que j’estime avoir accumulé et la météo annoncée plutôt mauvaise, je préfère accepter la situation. Mon objectif est simple : avancer proprement et manger mes rations avant chaque ravitaillement.

La première montée se fait sur une route fine, typée gravel, qui nous fait quitter la ville de Las Palmas. Rien de très compliqué… sauf que tout le monde court. Et on parle quand même d’une course à plus de 6 000 mètres de dénivelé positif. La première descente arrive. Je reste prudent, utilisant même mes bâtons pour me freiner. Puis nous entrons sur des singles complètement inondés. Certains coureurs essaient d’éviter l’eau en marchant sur les côtés. Moi, je fais l’inverse. Je cours dedans comme un gamin. Je saute de flaque en flaque.

Au premier ravitaillement assisté, j’arrive loin derrière. J’entre dans la salle de Barreto en 59e position. Je prends le temps d’enfiler mes manchettes, de manger, de boire et je repars. La montée suivante commence à nouveau en courant. Puis elle devient plus raide et la marche devient obligatoire pour tout le monde. Je me cale derrière une longue chenille humaine et je travaille fort sur mes bâtons. Le terrain est un mélange de pierres volcaniques noires, mouillées, et de terre transformée en boue. Beaucoup glissent. Certains tombent. Quelques-uns commencent même à saigner. Je me positionne comme dans une montée raide en ski-alpinisme : centre de gravité vers l’avant, appui fort sur les bâtons. Ça fonctionne bien. Avec un coureur polonais, on est parmi les rares à profiter du terrain pour dépasser du monde.

J’arrive à Teror (32 km / 1 500 d+) en 3h28, 49e position. La course ne fait que commencer et je me sens déjà un peu entamé. Je repars en avalant mon jus de cornichon, convaincu que ça va aller. Depuis le départ, quelque chose m’interpelle : je me sens trop haut en intensité. Ma montre confirme la sensation. Sur un modèle à 5 zones cardiaques, je suis en zone 3, entre les deux seuils. Malgré tout, je reste calme. Ma respiration reste légère et je n’ai pas l’impression de forcer.

Le parcours nous amène ensuite sur une longue descente sinueuse, remplie de pierres humides. Chaque pas doit être précis. Le vent, la pluie et le froid commencent à vraiment se faire sentir. Pour la première fois de la nuit, je sors mes gants étanches. Sur les crêtes exposées aux rafales, j’essaie même d’accélérer un peu pour me réchauffer. Le contraste est assez drôle : je rattrape des coureurs encore en t-shirt alors que je suis complètement emmitouflé.

J’arrive à Moya-Fontanales (43 km / 2 500 d+) en 33e position. Je profite de voir ma team ravito. Quelques mots, quelques gestes simples et ça redonne immédiatement de l’énergie. Je repars boosté. La section suivante reste assez floue dans ma mémoire. Je me souviens simplement devoir taper plusieurs fois sur mes quadriceps déjà très tendus. Le jour commence à se lever doucement. Et je continue de grappiller des places.

Le ravitaillement d’Artenara (69 km / 4 200 d+) arrive. Le jour est là. Moi, beaucoup moins. Le manque de volume d’entraînement et le rythme soutenu dans les montées commencent à peser. Mais je reste assez peu réceptif aux signaux négatifs envoyés par mon corps. La suite du parcours est magnifique. Nous traversons des canyons verdoyants, assez hauts en altitude. Les premières éclaircies du matin laissent apparaître l’immensité de la végétation luxuriante de l’île.

À Tejeda (79 km / 5 000 d+), je peux enfin enlever ma veste imperméable et mes gants. Je bois un peu de thé froid, prends mes provisions et repars. Je suis 12e. Une longue montée de 1 000 mètres de dénivelé m’attend. C’est là que je paye ma nuit passée en sur-régime cardiaque. Panne sèche. Dérive cardiaque. Douleurs musculaires. La situation m’amuse presque. Je me demande simplement : jusqu’où tu peux pousser aujourd’hui ?

Je reste à la limite de ma forme du jour… et je parviens même à rattraper deux concurrents, dont la première femme. Le sommet nous amène au Roque Nublo, ce caillou emblématique de l’île. Une descente piégeuse puis un dernier coup de cul nous amènent à El Garañón (91 km / 6 000 d+). Mes pieds sont en vrac après toute l’eau absorbée pendant la nuit. Mais je ne flanche pas. J’adore descendre, et il en reste encore beaucoup.

Je quitte le ravitaillement en 10e position après 11h30 d’effort. À partir de là, mes jambes me disent stop… surtout en descente. C’est perturbant. J’attendais ce moment avec impatience car c’est normalement un de mes points forts. Mais aujourd’hui, ce n’est pas possible. Bridé par les douleurs musculaires, je dois me résoudre à avancer à un rythme plus lent que d’habitude.

Ce qui est assez fou, c’est qu’aucune pensée négative n’apparaît. J’accepte simplement la situation et je fais de mon mieux avec ce que j’ai. Je vois mon objectif secret de 13h45–14h s’éloigner, mais j’arrive à relativiser. Je me dis que j’ai progressé en montée. Je pense déjà aux séances de renforcement à venir. Puis je reviens à l’instant présent. Il reste une course à finir.

À Ayagaures (111 km / 6 500 d+), je rattrape Martin Kern, alors 9e. Je me ravitaille rapidement et repars en trottinant. Je me persuade de courir toute la dernière montée sur une route gravel. Et je réussis à tenir ce challenge. Au sommet, il reste environ 11 km. Je plonge dans la descente… et ma dernière punition commence. Chevilles qui se tordent. Énergie inexistante. Je me retrouve à courir à 7 min/km sur des portions plates remplies de galets. L’explosion est totale. Je dois même alterner marche et jogging.

À un peu plus de 3 km de l’arrivée, j’aperçois le VTT du suivi live avec sa GoPro. Je me force à donner ce qu’il reste. Et je vois derrière moi une silhouette qui revient. Je me promets de ne pas lâcher. Je franchis finalement la ligne d’arrivée après 15h14 de course, au terme des 126 km et 6 700 d+ de la TransGranCanaria. Je suis tellement cuit que je reste 5 à 10 minutes assis sur une chaise, à boire, avant de pouvoir me relever.

Avec quelques jours de recul, je retiens surtout les aspects positifs : le mental, la nutrition et un pacing prudent que je maîtrise de mieux en mieux. Il reste encore du travail sur le renforcement musculaire et le volume & intensité d’entraînement.

Je termine ce récit en remerciant particulièrement la team ravito : Blatt, Manon, Este, Matt et Caro d’être venus. Amélie pour son aide et tous ses précieux conseils cet hiver. Thomas, qui m’aide à voir plus clair dans ma tête. Et bien sûr vous — famille, amis, proches — qui avez toujours un mot positif, même quand moi je cherche encore le négatif.

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Passionné de trail et certifié préparateur physique en endurance, j'accompagne des athlètes qui veulent progresser durablement en montagne.

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